Béatification de Mgr Romero, la « Voix des sans-voix »

La béatification de Mgr Romero est un événement important pour l’Amérique du Sud mais aussi pour tous ceux qui, dans l’Eglise, se battent pour plus de justice sociale et défendent ceux qui sont mis au ban de la société.
Mgr Romero, archevêque su Salvador a été assassiné en 1980 par un commando d’extrême droite.
Véritable icône et représentant d’une Eglise engagée dans le social, les Salvadoriens se préparent pour une fête planétaire. Le visage de l’archevêque des « sans voix » s’affiche même sur les murs, les vêtements, des tasses..
Il a eu un parcours singulier. Voyez plutôt :

En 1970, à 53 ans, cet homme timide et secret, travailleur et obstiné, est ordonné évêque auxiliaire dans la capitale. Quatre années durant, il n’assiste presque jamais aux réunions des prêtres du diocèse, se forgeant ainsi une réputation d’homme peu accessible.
Nommé évêque de Santiago Maria, il n’y reste que trois ans, le temps cependant de fermer le centre d’action pastorale et rurale Los Naranjos, dont il juge la pédagogie trop politisée.
Ce jeune évêque, ami du colonel Molina alors au pouvoir et bien considéré par les familles influentes du pays, est promis à un bel avenir. Et, en effet, il devient archevêque de la capitale du pays, succédant à Mgr Chavez, en place depuis trente-huit ans et désespéré par cette nomination : comment un tel « conservateur » dénoncerait-il la situation d’un pays soumis à une violente répression d’État, tournée contre les déçus de l’échec de la réforme agraire ?
imgresUn de ses amis jésuite, Rutilio Grande,  est froidement assassiné en 1977, avec deux autres personnes âgées de 17 et 62 ans, par des membres de la Garde nationale. Nous sommes en pleine dictature. Face à cet assassinat, Mgr Romero décide d’organiser une messe dominicale unique dans son diocèse pour manifester sa désapprobation de la politique gouvernementale. Plus de  cent mille personnes y participeront. Il profère : « Celui qui s’en prend à l’un de mes prêtres, c’est à moi qu’il s’en prend.  » Peu après,  il défendra une cinquantaine de jésuites du pays, constamment menacés de mort.

On le voit, cet homme d’une foi profonde mais d’une spiritualité assez classique, conservateur proche même de l’Opus Dei, sceptique sur les « avancées » de Vatican II, quitte ainsi les référentiels idéologiques d’un monde ancien où il avait été formé : ceux d’un régime militaire unique, en place dans le pays depuis 1931. Ceux d’une société inégalitaire et corrompue. Dans une revirement (conversion ?) spectaculaire il se met à vivre la théologie de la libération dans les faits, mais sans en être un défenseur explicite.

ciric_107040-300x300Mgr Romero mettra quelques années à se solidariser du mouvement de renouveau pastoral traversant tout le continent. À Medellin, en 1968, le lendemain de la visite du pape Paul VI en Colombie, des évêques sud-­américains se réunissent et produisent un document retentissant. Réformes sociales, engagement des chrétiens dans la cité, dénonciation des violences d’État et du maintien par la force du statu quo au sein de sociétés profondément inégalitaires : c’est un vent nouveau, inspiré du concile Vatican II, qui souffle fort en Amérique du Sud. On parle d’« option préférentielle pour les pauvres », et des milliers de communautés de base naissent dans les bidonvilles et les zones rurales reculées.

À l’époque, Oscar Romero, qui n’était encore que secrétaire épiscopal, est tétanisé par ces évolutions, trop rapides pour lui. Mais dix ans plus tard, devenu archevêque, c’est avec un grand courage qu’il assume l’héritage de Medellin.
Ses sermons, de plus en plus engagés, abordent frontalement la situation dramatique du pays. Dénonçant « l’état de siège » permanent, il rappelle, dans un sermon du 23 mars 1980, que 140 assassinats ont eu lieu la seule semaine passée. Il invite alors les soldats à désobéir aux lois immorales. En devenant la voix des plus pauvres, demandant par exemple aux États-Unis d’arrêter de livrer des armes aux milices armées, Mgr Romero sait qu’il met sa vie en danger.

santa-cena-teologia-liberacionL’ archevêque pense que la foi chrétienne comporte une dimension politique, et que la raison d’être de l’Église est de se solidariser avec les pauvres. En 1980, à l’occasion de la réception de son doctorat honoraire de l’Université de Louvain, il n’hésite pas à déclarer : « Le monde des pauvres nous apprend que la libération arrivera non seulement quand les pauvres seront les destinataires privilégiés des attentions des gouvernements et de l’Église, mais bien quand ils seront les acteurs et les protagonistes de leur propre lutte et de leur libération en démaquant ainsi la dernière racine des faux paternalismes, même ceux de l’Église.  »
Il dira à des journalistes : «  C’est vrai que j’ai été souvent menacé de mort. Mais je dois leur dire que, comme chrétien, je ne crois pas à la mort sans croire aussi à la résurrection qui la suit. S’ils me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien. Je dis ceci sans fanfaronner et en toute humilité. Ils devraient savoir qu’ils perdent leur temps. Certes, si on me tue, un évêque mourra, mais l’Église du peuple de Dieu ne périra jamais. »

Le 24 mars, un membre d’un « escadron de la mort » met la menace à exécution : il abat Mgr Romero au cours de la messe qu’il préside. (voir l’article complet dans l’hebdo « le Pélerin »).
On le sait, par la suite, son action sera perçu avec une grande prudence (et c’est un euphémisme), par le Vatican.  Il y régnait la crainte d’une instrumentalisation de l’évêque et de son combat pour les pauvres, que ce soit par ses partisans ou ses détracteurs. La théologie de la libération, perçue comme marxiste, n’arrangeait pas les choses. Il faudra donner du temps au temps pour qu’une lecture plus apaisée de cette théologie soit acceptée. Jean-Paul II et Benoît XVI, ont, tous les deux, évoqué publiquement l’archevêque de San Salvador comme un « martyr de la foi ». Le Pape François ne fait qu’avaliser ce processus.

43768_gustavo-gutierrez_440x260Faut-il y voir un retour en grâce de cette théologie. Sans doute. Les signes ne manquent pas comme les appels du pape en faveur des pauvres, l’accueil de Guttierez au Vatican, et cette béatification même le prouvent.
L’hebdo La vie commente :
« Le mouvement ecclésial et théologique d’Amérique Latine connu sous le nom de « théologie de la libération », qui a trouvé un écho mondial après Vatican II, doit être considéré, à mon avis, comme l’un des courants les plus significatifs de la théologie catholique du XXe siècle. (…) Ce n’est qu’à travers la théologie de la libération que la théologie catholique a pu s’émanciper du dilemme dualiste entre ce monde et l’au-delà, entre le bonheur terrestre et le salut ultra-terrestre ».
Faut-il dès lors considérer que « la réconciliation est accomplie  …? Entre le Vatican et la théologie de la libération, la paix est déclarée. Après les condamnations des années 1980, les excès et les incompréhensions, la théologie de la libération obtient la pleine citoyenneté dans l’Eglise. Une pacification qui survient dans le nouveau climat créé par l’élection du premier pape latino américain et la reprise du processus de béatification de l’évêque martyr Oscar Romero. (…) Il ne s’agit donc pas d’un accident de parcours, mais d’une sortie, pensée, et bien soupesée, destinée à clore, au moins dans les intentions, le chapitre de la guerre théologique du passé. Les œuvres de Gutiérrez, lorsque Ratzinger était préfet de l’ex-Saint-Office, furent soumises à examen pendant une longue période, mais sans être jamais censurées ou condamnées. (…) Pour faire comprendre à tous que, dans l’Eglise, parler des pauvres ne signifie pas donner dans le paupérisme, et que dénoncer l’injustice subie par les faibles ne signifie pas être marxiste, mais seulement, et tout simplement, chrétien…. »
pape.françois
Pour autant, « il serait naïf de considérer que la controverse est terminée. Les lobbys conservateurs et les forces intégristes traditionnelles dans l’Eglise mènent campagnes de désinformations sur campagnes de désinformations sur ce qui est considéré comme l’un des courants les plus significatifs de la théologie catholique du XXe siècle. Loin d’être idéologique, la question de la libération des pauvres est pour le Pape François une question théologique. Il s’emploie à le faire savoir et à la faire vivre.

Guy Aurenche est le président du CCFD Terres solidaires. Il a récemment contribué au livre de Chantal Joly « Oscar Romero, martyr de la cause des pauvres », publié aux éditions Salvator. Voici son interview donné à Radio Notre Dame (7 mn)
https://rcf.fr/embed/1014652

En savoir plus :
mieux comprendre la théologie de la libération
lire un article du Parisien

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