L’Argentine défie les « fonds vautours « 

imgresLe combat de Cristina Kirchner contre ceux qui détiennent une part de la dette argentine a des répercussions internationales. Voici un article du journal  Sud-Ouest qui  semble très clair dans ses explications des actuels enjeux des dettes des états, en partant de l’actuel combat mené par l’Argentine contre les « fonds vautours ».

« Même si sa pension s’est bonifiée de 17% en septembre, Ernesto fait ses courses le jeudi, jour de remise de 10% pour les retraités. « Je ne me plains pas ; mon niveau de vie se maintient, confie l’ancien éducateur spécialisé, mais il faut être attentif. » Il fait allusion aux « prix protégés » dans les grandes surfaces, ces produits de première nécessité dont l’Etat freine la hausse. Cette mesure défend depuis janvier le panier de la ménagère contre l’inflation annuelle, une des plaies du pays, estimée à 25% par l’institut de statistique gouvernemental, mais qui serait plutôt de 30%.

La dernière en date des turbulences économiques que traverse l’Argentine est partie en juin du bureau d’un juge new-yorkais, qui a débouté le pays face aux réclamations de fonds spéculatifs. Nouvel épisode d’un feuilleton qui remonte à 2001, lorsque Buenos Aires avait reconnu être en cessation de paiement. Dans la foulée, Nestor Kirchner, président de 2003 à 2007, avait rompu avec le Fonds monétaire international (FMI), qui préconisait toujours plus d’austérité, puis négocié pied à pied la restructuration de sa dette externe.

Jusqu’à 2010, l’Argentine a remboursé progressivement ses créanciers privés, qui ont accepté une remise de dette de 70%, ce qui a enclenché un spectaculaire désendettement : de 160 à 40% du PIB aujourd’hui.

« Fonds vautours, basta ! »

Toutefois, une minorité de créanciers (7%) ont refusé l’accord et prétendent aujourd’hui obtenir le remboursement à 100% des bons de la dette achetés à bas prix, afin d’obtenir des gains faramineux  (+ 1600%) au détriment d’Etats momentanément en difficulté. D’où leur surnom de « vautours ».

Parmi ces fonds, le NML du milliardaire Paul Singer, par ailleurs principal soutien aux Etats-Unis du Parti républicain, a cherché à faire saisir des biens argentins à l’étranger : ainsi en octobre 2012, avec la tentative de saisie de la frégate école militaire de l’Argentine au Ghana.

Fin 2001, au plus fort d’une crise économique historique, avait dominé le slogan « Tous dehors !», allusion à la corruption. Aujourd’hui, alors que l’Argentine s’est redressée, le slogan est devenu : « Dehors, les fonds vautours ! » Car, paradoxalement, la décision du juge new-yorkais Griesa a abouti à bloquer le remboursement des échéances et mis le pays en situation de non-paiement, les observateurs parlant plutôt de défaut « technique » ou « partiel ». Le dernier versement a bien été fait mais reste bloqué à la Bank of New York (BoNY).

Malgré la pression, l’Argentine n’a pas obéi, invoquant une clause de traitement équitable (RUFO) entre créanciers inclus dans l’accord de désendettement. Car, en cas de paiement aux « fonds vautours », d’autres créanciers réclameraient un traitement équivalent. Une avalanche de remboursements que le pays ne pourrait honorer et qui mettrait en péril son redressement économique.

Le soutien de la France

La détermination de Cristina Kirchner de ne pas subir une « extorsion » a ouvert une bataille juridique serrée. Soutenue par des prix Nobel d’économie comme Joseph Stiglitz, le groupe G77 et celui des BRICS (1), l’Argentine se défend tous azimuts. La dernière parade vient du Parlement, qui a voté une « loi de paiement souverain de la dette externe ». Et pour contourner l’obstacle de la justice nord-américaine, le pays s’est donné les moyens légaux de rembourser ses créanciers à partir de sa propre juridiction et de ses entités bancaires : esquivant la BoNY, le versement du 30 septembre sera fait depuis la banque argentine Nación Fideicomisos.

« L’Argentine joue les éclaireurs face aux hautes sphères de la finance »

Dans ce contexte, la France affiche sa solidarité. En 2013, sa Cour de cassation a retoqué la demande des fonds vautours qui voulaient saisir des actifs argentins dans l’Hexagone. Paris a aussi rendu un mémo d’amicus curiae, recommandation favorable à l’Argentine, auprès de la Cour suprême américaine, démarche que ni le FMI, ni les Etats-Unis, ni aucun autre pays n’ont voulu faire. L’entente franco-argentine a aussi été scellée avec le Club de Paris (groupe de 19 pays créanciers) en mai pour un apurement de dettes de 10 milliards d’euros.

Un révélateur politique

Mais l’affaire dépasse le cas de l’Argentine, qui semble jouer les éclaireurs face aux hautes sphères de la finance internationale. Sous son impulsion, l’Assemblée des Nations unies a voté la création d’un cadre juridique multilatéral de restructuration des dettes souveraines. L’enjeu ? Garantir les accords passés entre Etats pour plus d’équité et de sécurité. L’accord pourrait être repris par la Banque Mondiale, voire par le FMI.

Selon l’économiste Aldo Ferrer, ex-ambassadeur argentin à Paris, « ce litige avec les fonds est ancien et n’aura pas d’incidence économique ». La situation est très différente de 2001. L’Argentine a réussi son désendettement ; elle a un système bancaire solide et un niveau significatif de réserves internationales ». Pour Eduardo Anguita, directeur du journal « Miradas al Sur », « l’ordre du juge Griesa intervient à un moment de vulnérabilité de l’économie argentine : inflation, baisse de la consommation. Et la résolution de l’affaire pourrait échoir au prochain gouvernement ».

A un an de la présidentielle, l’affaire des « vautours » est un révélateur de l’échiquier politique. Même si, peu après l’ordre du juge en juin, quelques figures de l’opposition ont préconisé le paiement – notamment Mauricio Macri, le maire de Buenos Aires-, la plupart des politiciens en campagne ne sont pas si catégoriques. L’opposition, faite d’une mosaïque de partis, s’est abstenue ou a voté contre la « loi de paiement souverain ». A Rome, en revanche, Cristina Kirchner a reçu l’aval du pape, qui a même été qualifié dans la presse de « voix 125 », allusion au nombre de pays (124) ayant approuvé le cadre de régulation des dettes. Au Conseil de sécurité de l’ONU, dans un discours très attendu, la présidente argentine devrait plaider contre la spéculation financière internationale et l’intransigeance de la justice des Etats-Unis. »

Claude Mary, à Buenos Aires. SUD-OUEST, jeudi 25 septembre 2014.

En savoir plus

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s