Témoignage de Syrie

819005c0-9b7c-11e1-b708-9fd22fe24a00-493x328Camille Leprince, chargée de mission partenariat Maghreb-Machreq au CCFD-Terre Solidaire, Paris le 27/09/2013
Témoignage sur ma mission au Liban à l’été 2013
Notre voiture roule dans la plaine de la Bekaa, au Sud-Est du pays. Nous sommes à mi-chemin entre Beyrouth et Damas. Plus on se rapproche de la frontière syrienne, plus on sent la misère et la tension.
Les villes se sont transformées avec l’afflux de refugiés : les petits commerces de fortune se sont multipliés, les logements sont pleins, des gens attendent dans la rue, visages anxieux et éprouvés.
Chacun tente de trouver une solution pour survivre. Les ONG et les organisations internationales ont parfois répondu présent. Pas toujours. Pas assez. « On t’emmène en tant qu’amie des Syriens. Juste pour que tu voies par toi-même. » Je suis accompagnée de Sana1 et Marwan, deux réfugiés syriens rencontrés au cours de mes entretiens et réunions à Beyrouth. Lui a monté bon gré mal gré un projet de confection qui assure un petit revenu à des artisanes syriennes ; elle s’occupe d’une école pour les enfants réfugiés. Ce jour-là, ils m’ont proposé de sortir de la capitale, de m’aider à comprendre ce qu’ils vivent. La révolution n’aboutira peut-être pas et l’avenir s’assombrit. La guerre a déjà fait plus de 100 000 morts, plus de 4 millions de déplacés, bientôt plus de 2 millions de réfugiés dont plusieurs centaines de milliers au Liban.
Omar, un journaliste syrien, s’est improvisé chauffeur et nous guide. Il vit depuis plusieurs mois dans la région ; il connaît les familles que nous allons rencontrer et m’en dit quelques mots. Comment faire face à des gens qui n’ont rien? Omar semble deviner mes interrogations : « Ces personnes me connaissent bien, je les aide quand je peux. Elles ne seront pas gênées même si elles vivent des
situations très dures. C’est déjà bien que tu sois là. »
Sous un soleil de plomb, nous arrivons dans le village de Bar Elias, première étape de notre périple. Des bouts de tissu accrochés en l’air et des nattes posées au sol servent de tentes à des dizaines de familles. Dans celle-ci vivent sept réfugiés. Notre guide nous présente, échange des nouvelles avec la famille. L’un des garçons a un problème au coeur, il doit se faire opérer mais n’en a pas les moyens et n’a pas encore trouvé d’organisation qui puisse l’aider. Omar a collecté un peu d’argent, qu’il lui donne. Assis en cercle, nous buvons le café qui nous est offert et déroulons peu à peu l’histoire de nos hôtes.
Le grand-père raconte : « Autrefois, mes enfants jouaient de la musique, ma fille du piano. Nous aimons la culture, nous ne sommes pas faits pour la guerre. Nous avons essayé de vivre normalement dans un système qui n’est pas normal. Mais ce n’était plus possible, ça devenait inhumain… » Marwan et Sana acquiescent : « C’est pour ça que notre peuple s’est révolté. » Sa petite-fille s’approche : deux
ans à peine, boucles brunes, regard malicieux. Hala s’installe sur les genoux du vieil homme, embrasse sa barbe puis repart vers sa mère et se blottit dans ses bras, s’accrochant à son voile. « Aujourd’hui nous ne sommes plus grand-chose. Notre maison, dans la banlieue de Damas, a été touchée trois fois par les bombardements du régime. Mais s’il n’y avait pas mes filles, si je n’avais pas eu peur des viols,
peut-être que je serais resté là-bas. Vous savez, avant je travaillais dans la construction et maintenant je vis sous une tente de toile… ironie du sort. », poursuit le grand-père, un sourire triste sur son visage.
Nous reprenons la route avec cette image d’une grande dignité.
Un peu plus loin, nous découvrons des familles entassées dans un bâtiment d’où se dégage une odeur nauséabonde. C’est une ancienne prison composée de minuscules cellules, transformée par la suite en local de stockage d’ordures par la population locale et que les réfugiés syriens ont investi l’hiver dernier, pour au moins avoir un toit. Beaucoup d’enfants, ça gesticule, ça crie. Les femmes se confient: elles n’ont plus de nouvelles de leurs maris restés au front, elles ne savent plus que faire pour leurs enfants. En larmes, elles nous disent que des équipes TV sont déjà passées et que leur sort ne s’est pas amélioré. Sur un mur, un graffiti : une femme enceinte, de son ventre sort une voix, celle de son futur enfant : « Je ne veux pas naître réfugié. »
Dans un autre village, des ouvriers agricoles travaillent dans les champs. Certains sont libanais, mais la plupart syriens. En bordure des plantations, nous entrons dans une case en tôle d’à peine cinq mètres 1 Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés.
carrés : une fournaise par quarante degrés. Une famille s’est installée dans cet abri à bestiaux qu’elle loue plusieurs dizaines d’euros par mois à un propriétaire de la région. La mère n’a plus de lait pour son nourrisson de trois mois. Son mari cache ses larmes. Nous aussi sommes les témoins de ce drame,  si intime et terriblement collectif.
A compter de ce mois d’octobre, un quart des réfugiés syriens au Liban ne recevront plus d’aide alimentaire de la part du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies en raison du manque de fonds. Marwan attend toujours un soutien afin de développer son projet d’artisanat pour les femmes syriennes. Il y a quelques jours, Sana est arrivée en France avec ses deux enfants parce que leurs vies
étaient menacées.
En Syrie, au Liban ou ailleurs, des Syriens tentent de survivre, de rester dignes, d’offrir un avenir à leurs enfants.
Certains s’organisent en groupes de solidarité, travaillent main dans la main avec des associations : sur place, dans les pays voisins ou parmi la diaspora, nos partenaires se mobilisent pour répondre à ces situations de détresse. Nous sommes à leurs côtés pour essayer de les soutenir le mieux possible.
D’autres, plus vulnérables encore, ont besoin de notre protection. Nous avons appelé notre gouvernement à accueillir les réfugiés syriens et resterons vigilants quant aux suites qui seront données à cet appel.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s